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Musico-chronique
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FLH le 20 mai 09

CELEBRATION DU COLLECTIF LES MORTS DE LA RUE.

EN MEMOIRE DES 253 PERSONNES MORTES A LA RUE ENTRE NOVEMBRE 08 ET MAI 09

    Une forme de confidence, ce soir .......
    Bill est très investi depuis 2004 dans une association, dont le nom est « Collectif les Morts de la Rue ». C'est l'association qui lui tient à coeur entre toutes, celle qui le touche, elle est en quelque sorte « de sa famille » voilà pourquoi, à sa demande, je vais vous parler du Mercredi 13 Mai 2009 ...

    Le Collectif « Les Morts de la Rue » est le nom donné à un groupement d'une quarantaine d’associations, certaines toutes petites, d'autres célèbres, comme Emmaus, le Secours catholique, la Croix rouge, mais aussi Anti gel, La mie de pain ; ce sont toutes ces personnes de toutes ces associations qu'il faut imaginer quand apparaît le mot « le Collectif ».

    Chaque année, le Collectif prépare une célébration laïque et une célébration religieuse oecuménique, à la mémoire et pour honorer les personnes mortes à la rue et de la rue, à Paris, région parisienne et par extension en France, même s'il commence à exister des Collectifs en province et à l’étranger, comme au Canada et en Belgique.
    Parmi les célébrations laïques, 2 fois la Mairie de Paris nous a ouvert ses portes, les noms des personnes de la rue lus sous les ors de la République....
    Le Parvis de Droits de l'Homme au Trocadéro nous a aussi vu nous installer, la Piazza à Beaubourg a accueillie l'installation de lits de braises d'un artiste canadien. La Place des Innocents dans les Halles, etc. Pour les célébrations religieuses, l'association a été reçue dans un Temple bouddhiste, une Mosquée, un Temple protestant, plusieurs églises catholiques. A chaque fois, des représentants des différentes religions étaient présents et participaient activement à la célébration par des lectures de prières correspondant à leur foi.

    Tous les lundis et les mercredis de l’année, deux personnes du Collectif se retrouvent soit à l'IML (institut medico-légal, c’est à dire la morgue) soit dans des hôpitaux pour monter dans le fourgon qui conduit généralement 4 personnes au Cimetière de Thiais, carré des indigents.
    La fosse commune n'existe plus, chacun a une tombe, sur laquelle les envoyés du Collectif vont déposer un petit bouquet de fleurs, et lire soit un poème, soit un texte écrit par des membres, en faisant attention qu'il n'y ait pas de connotation religieuse, puisqu'il est très rare que nous sachions la confession de telle ou telle personne.
    Parfois, nous connaissons les noms ce qui rend un peu plus proche, parfois il n'y a qu'écrit : « un homme, environ 50 ans et le lieu où il a été retrouvé », c’est de plus en plus fréquent.

    Cette activité, qui remonte à la nuit des temps, d'honorer les morts, donne à ceux qu'on appelle SDF (comme on dirait SNCF ou EDF !), qu’on ne regarde plus (la pire blessure : la transparence), qu'on bouscule, qu'on assassine (littéralement), un renouveau d'humanité. Ils n’avaient, certes, jamais perdu cette part qui est l’humain, mais on ne la voyait plus, ne l'expérimentait plus.
    Transparents ...
    Les voilà transformés en ce qu'ils ne sauraient jamais cesser d'être : des humains respectables, devant lesquels on s'incline un moment gratuitement.
    Des humains avec un passé, peut-être du bonheur, des rencontres, des failles, des malheurs qui les ont cassés au delà du possible et puis l'abandon.
    Le Collectif en accompagnant simplement ces personnes leur redit de la part de tous les vivants : vous étés dignes, respectables, visibles et non transparents.

    Pour préparer les célébrations, il existe dans le sous -sol d'un immeuble du 15 ° arrondissement, un groupe qui se retrouve tous les lundis, d’une dizaine de personnes.
    Certaines ont connues la rue, d'autres pas, certaines ont tel talent, d'autres un autre... et à travers cette petite communauté du lundi qui est tout sauf triste même si grave parfois, s'élabore les célébrations biannuelles : il s'agit qu'elles soient les plus belles possibles, comme un signe d'amitié exprimant aux participants, aux télévisions, aux radios, à la presse, que ces personnes seront toujours des personnes ....
    Ça semble si évident ... mais c'est loin de l’être :
    On nous demande parfois pourquoi nous « perdons du temps ou des moyens » à nous tourner vers ces morts :
    Incompréhension totale, mais compréhensible, des sentiments des pauvres qui s'identifient à ces morts, d’un seul lien nous réunissons et les morts et les vivants qui les aimaient et les connaissaient, avec aussi ceux qui ont peur de finir seuls, à leur place. Lorsque quelqu'un demande « tu feras ça aussi pour moi ? Tu liras un texte pour moi ? » qui pourrait lui répondre non ?

    Ceci écrit, on peut aller voir ce qui s'est passé Mercredi 13 Mai 2009, au Panthéon.
    Le Panthéon est ce gros monument en haut du boulevard Saint Michel à Paris, il est écrit sur son fronton :
« Aux grands hommes, la patrie reconnaissante » ...
    L'atelier s'appuie sur Cécile Rocca, son pivot et sa permanente pour tout ce qui est lien avec les officiels, la police, la préfecture, les associations, les personnes… toutes les relations possibles et imaginables dans tous les cas de figure : je sais, c'est énorme et Cécile croule sous le poids, mais elle est passionnée et solide et porte avec courage l'essentiel aidée par quelques bénévoles.

    Mais pour les célébrations il y a l'atelier du lundi... où tout se trame.
    Donc, un lundi, très en amont, le groupe est réuni, pour plancher sur des idées nouvelles... ce qui est très difficile, car il faut être novateur à chaque fois : ce qui ne peut pas changer, c'est la lecture solennelle des noms, pour le reste il faut inventer...
    On a eu un plan de Paris, sur les parquets de la Mairie de Paris, dessiné par une artiste du Collectif, on a eu des patchworks peints par les associations...
    Cette fois ci, il est décidé que des pancartes seront peintes et attachées sur les épaules des participants, un seul nom par pancarte.
    Des hommes porteraient à tour de rôle le cercueil qui nous a été offert sur les épaules, du bas de la rue Soufflot jusque sur la Place du Panthéon.
    Comme pour ces célébrations en plein air, les services techniques de la Ville de Paris monteraient un podium couvert, installeraient une petite sono : les rapports privilégiés entretenus avec ces équipes qui se trouvent être souvent les mêmes personnes et avec lesquelles sont entretenus des liens vraiment de sympathie font que chaque fois tout est parfait ......... vous vous doutez que quand on a une petite expérience des concerts, on sait apprécier ce genre de choses avec joie !

    Dés 14h, l'équipe est sur place, la Ville arrive, le podium et la sono se montent, des sympathisants, des membres du Collectif arrivent très en avance pour donner un coup de main, bien utile, car il faut courir entre le bas de la rue et la place du Panthéon à chaque instant, les lecteurs sont choisis, ils répètent sans micro, avec micro, car il est très difficile de lire ces 253 noms sans les écorcher, il y a des noms indiens ou polonais, par exemple qui sont complexes, et comme il faut donner de la solennité, ce n'est guère le moment de bafouiller.
    Très bonne volonté de chacun, pas mal de répétitions qui finissent parfois en éclat de rire, il fait encore beau, presque chaud, le ciel est un peu couvert, mais laisse passer des rayons qui font prendre quelques couleurs... tout va bien. Le temps passe très vite...
    Finalement tout est prêt largement dans les temps pour un départ du bas de la rue à 18h, la police va bloquer la circulation, protéger la manifestation, le choc craint un moment d'une rencontre entre étudiants et collectif au même lieu et à la même heure n'a pas lieu, la police est assez satisfaite, le collectif encore plus .....
    Et voilà que dans cet air étouffant tombe une toute petite, gentille goutte d’eau, suivie malheureusement par de très nombreuses autres .....
    Certains s'abritent sur le podium, d'autres se réfugient sur les marches de la Mairie du Vème, d'autres restent sous les gouttes.
    Mais ce qui ne faisait que sourire au début (« il n'a jamais plu sur le Collectif .... c'est programmé … » ) se transforme en une sorte de folie furieuse de la nature à laquelle on n'avait rien demandé, la pluie devient de plus en plus forte, le ciel est couvert, on entend le tonnerre, il faut faire quelque chose, mais quoi ?
    Redescendre pour aller voir ceux qui doivent porter le cercueil .... et là arrive un magnifique, géant, brûlant orage de grêle .....
    Pendant un moment il n'y a plus que deux participantes (dont Cécile qui ne lâche pas si facilement la célébration ), qui sont rue Soufflot, avec la police, et la grêle : tout est arrêté pour elles, bien embarrassées, sauf que réaction contre la malchance, elles restent debout, au milieu du trottoir, avec la (très ) désagréable sensation d'avoir leurs vêtements tellement collés par la pluie et la grêle qu'elles ne peuvent plus rien penser ..... sauf peut-être annuler ?
    Ce qui traverse l'esprit : va t on lire ces noms et honorer ces personnes devant une place vide ? Mais comment remettre à plus tard, les autorisations nombreuses sont longues à obtenir .....
    et voilà que les 4 premiers porteurs du cercueil arrivent en bas de la rue à leur tour, et s'en emparent ; comme chacun peut, chacun met sa pancarte, et le défilé commence, il pleut toujours, il vente, les pancartes s'envolent, se déchirent aussi, mais la solennité de ce cercueil porté par 4 hommes en pleine ville, précédés d'une banderole sur laquelle le collectif a écrit « TOUT HOMME EST GRAND », la lenteur de cette procession, qui est comme un cri dans le désert d'une grande ville, bien occupée à autre chose, cette circulation bloquée, ces passants qui regardent un peu effarés, sont une belle chose.
    La pluie diminue, le cercueil est posé sur quatre pieds qui attendaient.
     Silence.
La gerbe, offerte par la Mairie de Paris est installée à son tour....

    Rappel de ce qui se passe .....
    et commencement de la lecture des noms, lentement, par plusieurs lecteurs, avec honneur, des personnes de la rue ou pas, des différentes associations .....
    La pluie a tout à fait cessé, la liste est immense.
    Plusieurs témoignages, une mère et sa fille, bouleversantes : la fille lit ce qu'elle veut partager sur son frère, mort à la rue, alors qu'elle le cherchait avec sa mère, et qu'elle l'a retrouvé par le Collectif. La mère qui vient lire une partie des noms .....
    encore des noms ...
    Il y a du monde envers et contre tout. Moins que dans les célébrations ensoleillées du Trocadéro par exemple, mais les personnes qui sont là savent pourquoi elles ont voulues venir à tous prix.
    Moins de media, aussi.
    L'été, les personnes de la rue intéressent peu, il ne fait plus froid, alors c'est plus difficile d'avoir de bons sentiments appuyés sur une vague culpabilité, qui fait que lorsqu'on a regardé à la télévision les tentes au bois de Vincennes, par exemple, lorsqu'on a été « informé » de ce qui se passe, lorsqu'on a compris qu'on ne pouvait absolument rien faire (« qu'est ce que je (moi , chez moi , là ,) peux y faire ? C'est malheureux ... ») on peut plus facilement passer à autre chose.
    Et comment faire autrement pour tant de personnes qui sont effrayées à la pensée que ça peut leur arriver de se retrouver dehors, qui ont peur, tout simplement, qui leur jetterait la pierre ?
    Qui oserait juger les autres ?
    Et puis un moment de silence, après avoir écouté la lette ouverte au Président de la République, écrite par le Président de l'association Christophe Louis, lettre magistrale, d'une clarté, d'une précision sur ce qui se passe, pourrait changer .........

    Pendant ce temps là, les Restos du Coeur ont installés des tables, avec leur grande expérience, sur le haut du trottoir de la rue Soufflot, et un repas est servi.
    Détente. Ceux qui sont trempés grelottent un peu, mais il y a du café chaud et des sourires, des retrouvailles, des discussions.

    Deux jours après cette cérémonie épique qui a soudé encore plus la petite communauté, à la réflexion d'un participant qui disait à une personne de la rue :
    « Tiens, au fait, tu n'es pas venu ! Tu viens toujours .... »
    non pas comme un reproche, mais comme un vouloir s'assurer que l'autre allait bien, cette personne a répondu :
    « J’allais venir, et puis il a commencé à pleuvoir et ça n'arrêtait pas, alors je ne pouvais pas me faire tremper et dormir dans ces vêtements impossibles ni à changer ni à sécher puisque je suis à la rue... je ne pouvais pas me mettre comme ça sur mon carton. »

    C'était bien le point d'orgue de l’aventure.

FLH


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